Histoire du panorama

Jeff Wall Restauration (de panorama)

Les panoramas forment la première esquisse de ce qui s’est transformé ensuite en photographie panoramique et aujourd’hui en visite virtuelle. J’ai repris cette histoire du panorama de mon mémoire de fin d’études, et je vous la montre ici. Je publierai par la suite « une histoire de la photographie panoramique ».

Le panorama est né en 1787. C’est un écossais, Robert Barker, qui est à l’origine de cette invention. Le panorama est un dispositif où le spectateur visionne une image topographique peinte sur une toile gigantesque. Il fallut construire des bâtiments spéciaux, les « rotondes », pour les abriter. Au départ appelé « nature à coup d’oeil », le mot panorama qui signifie étymologiquement « vue qui embrasse tout » sera employé pour la première fois le 10 janvier 1792. Le premier panorama fut présenté à Édimbourg, en présentant une vue à 360 degrés de la capitale de l’Écosse. Ce nouveau type de représentation s’est rapidement multiplié et la concurrence ne tarda pas à grandir dès qu’expira le brevet qui protégeait l’invention de Robert Barker. Cette représentation picturale circulaire sera très répandue au 19ème siècle en tant que spectacle.

Le panorama repose sur un principe d’illusion. Le spectateur doit parcourir un couloir et des escaliers assombris « qui lui font oublier les repères extérieurs de la ville avant d’accéder à la plateforme délimitée par une balustrade qui empêche [le visiteur] de s’approcher de la toile et permet « que celle-ci développe son effet de tous les points d’où elle peut être vue » »1. L’éclairage naturel vient du zénith et se reflète sur la toile, sans que l’ouverture du plafond soit visible de la plateforme. Le panorama est un dispositif qui « doit simuler une réalité pour se confondre avec elle »1.

Les objets des panoramas peuvent se regrouper en trois thèmes. Chronologiquement, les premiers panoramas prennent pour objet la ville même dans laquelle ils sont exposés. Bernard Comment explique ce paradoxe par le fait que « le panorama est un lieu clos qui ouvre à une représentation du monde »1, et le visiteur, dans un contexte de révolution industrielle métamorphosant le paysage urbain, « s’en remet à une situation imaginaire que la réalité ne lui permet plus de vivre »1. Le thème de la guerre assurera la propagande des pays européens. Enfin la représentation du lointain, villes patrimoniales, paysages sublimes et lieux exotiques se révèlent autant être une invitation au voyage qu’une promotion de la politique coloniale des pays européens.

Le panorama nécessite de lourds investissements. Les toiles à produire sont gigantesques, allant jusqu’à quinze mètres par cent vingt. Avec une équipe de plusieurs personnes, une seule vue à 360 degrés demande plusieurs mois de travail. En matière artistique, cela suscite de sérieux problèmes, chaque peintre ayant tendance à privilégier sa « manière et conception de l’esthétique, dans les couleurs, dans l’éclairage »1. Malgré son aspect pictural, le panorama s’inscrit plus dans le domaine de l’industrie par son investissement que dans celui de l’art.

Pour produire les larges toiles avec une grande précision topographique, l’utilisation de l’appareil photographique pour faire des relevés s’avère être une alternative intéressante aux croquis préliminaires, et « MM. De Neuville et Detaille, par exemple, procèdent plus simplement (que le dessin préliminaire) : ils se servent de la photographie »2. Même si l’image finale des panoramas est issue de la main des peintres, la précision du détail sert néanmoins de référence.

Il subsiste à ce jour quelques panoramas, encore existants ou de conceptions récentes. Bernard Comment dénombre 33 toiles, mais dont trois seulement « sortent du lot, pour leur ancienneté, pour leur préservation dans les conditions de l’époque, pour leur qualité artistique enfin », ce sont ceux de Thoune, Lucerne, et La Haye. Curieusement, alors que Paris fut plus ou moins la capitale du panorama, plus aucune toile ne demeure en France. Le visiteur du pays hexagonal pourra néanmoins se rendre au musée de l’Orangerie afin de contempler les Nymphéas de Monet, présentant beaucoup de similitude avec le panorama pictural, avec en particulier la rotonde construite spécialement pour recevoir les peintures.

D’autres types de représentations se regroupent sous le néologisme panorama tel que le diorama, et le « moving panorama ».

Louis Jacques Mandé Daguerre inaugure le diorama en 1822, près de l’actuelle place de la République à Paris. Le diorama diffère notablement du panorama en rotonde, même si l’usage lui donnera le même nom. Sa toile, plane, rectangulaire, et peinte des deux cotés, mesure vingt deux mètres sur quatorze. La lumière, étant modulée avec des trappes sur le plafond, arrive par le devant ou par l’arrière de la toile et crée « un glissement de toile dans la continuité par des variations progressives, d’une image à son autre, d’un état à l’autre d’une même vue, comme une sorte de fondu enchaîné entre deux diapositives »3. L’utilisation la plus courante de ce procédé sera le passage d’une image d’un paysage diurne à un paysage nocturne. Le diorama propose un dispositif bien différent de celui du panorama. Le spectateur, assis dans une pièce sombre, regarde à l’intérieur d’un cadre une image en fondu enchaîné. Ce dispositif, avec sa pièce plongée dans l’obscurité, avec son corps immobile et son image en mouvement qui s’inscrit dans une durée nous rappelle bien évidement celui du cinéma4. Nous n’utiliserons pas, dans le cadre de notre étude, de référence par rapport à ce type de panorama qui « a peu à voir avec le panorama »1, l’image étant animée.

Moving Panorama

Le « moving panorama » est un autre type de représentation qui connaît, au 19ème siècle, un grand succès aux États-Unis. Une fois de plus, ce type de panorama repose sur l’illusion. Une longue toile peinte défile devant le spectateur assis qui n’en perçoit qu’une partie, la toile allant d’un rouleau à l’autre comme le fait, à une plus petite échelle, une pellicule dans un appareil photographique. Au départ, ce sont différents paysages qui se suivent les uns après les autres, sans relation particulière entre eux. Le « moving panorama » trouvera un vrai sens à sa représentation lorsqu’il prendra pour objet les descentes du Mississippi sur des toiles mesurant parfois plus d’un kilomètre, le spectateur regardant celles-ci comme s’il était sur un bateau entrain de descendre le fleuve. Ainsi, le point de vue spectatoriel est celui, à travers le défilement du panorama, d’une personne qui regarde le paysage à partir du bateau qui descend le fleuve, le déroulement de la toile retranscrivant le mouvement du bateau.

Ce système de représentation repose sur un changement de point de vue, et rentre ainsi dans la catégorie des « panoramas à point de vue multiple » que j’ai choisi d’écarter de mon étude. Ces « moving panoramas » trouvent toutefois leurs pendants en photographie, avec par exemple le travail d’Edward Rusha5 ou de Georg Aerni6. Enfin, il semble important d’évoquer un dernier type de représentation courant au 19ème siècle : les papiers peints panoramiques. Ils apparaissent à l’extrême fin du 18ème et rencontrent un large succès jusqu’en 1860. Le papier peint s’impose comme une des formes de décor du mur occidental et en devient la principale au cours des 19ème et 20ème siècle. « Dans la plupart des cas, ce papier peint reproduisait à l’infini un même motif du bas de lambris ou de la plinthe au plafond : le panoramique, lui, est différent ; chaque lé est un élément d’un décor et généralement 20 ou 32 lés mis côte à côte forment ensemble un paysage : c’est d’ailleurs ce terme qu’emploient le plus souvent à son propos ceux qui l’ont créé »7. Ce qu’il est intéressant de relever dans ces papiers peints, ce n’est pas tant son objet pictural qui est commun aux autres panoramas (les scènes historiées, le lointain, l’exotisme, le voyage), mais c’est le fait qu’il ne s’offre pas comme un spectacle ; il prend place « dans le cadre forcément plus modeste de l’appartement »7. L’illusion est certainement moins forte que dans les rotondes : l’arrivée du jour se fait par les fenêtres. « Mais l’essentiel est là : la continuité narrative de sujets qui se glissent dans votre intérieur, avec lesquels on va partager sa vie intime et quotidienne.»7

La photographie cohabite avec le panorama des années 1840 jusqu’à l’exposition universelle de 1900, date qui marque d’une part l’apogée de celui-ci, avec des dispositifs tels que le Maréorama ou le Cinéorama qui poussent l’illusion à son paroxysme, et d’autre part son déclin, le cinéma se révélant d’un plus grand intérêt pour le public. Dans le Maréorama, en plus du principe de l’image panoramique, le spectateur prend place dans un navire qui simule le roulis et le tangage à l’aide d’un système de suspension. Afin de parfaire l’illusion, des acteurs simulent des manoeuvres de navigation et une ventilation propage des senteurs marines.
Le Cinéorama, inventé par Grimoin-Sanson, s’impose à juste titre en tant que relais, ce dispositif utilisant à la fois l’image en mouvement du cinéma, et l’image à 360 degrés du panorama. « Dix appareils projettent simultanément leurs images sur autant d’écrans de neuf mètres sur neuf environ, disposés de manière polygonale jusqu’à couvrir trois cent soixante degrés. Les prises de vue sont réalisées à partir d’un dispositif équivalent de dix caméras placées en cercle. »1.

Malheureusement, la chaleur des dix projecteurs provoque un accident lors de la quatrième représentation, et l’attraction doit être arrêtée.

Grimoin Sanson Cineorama

Si le Cinéorama marquera la date de l’essor du cinéma et celui du déclin du panorama pictural, l’idée d’une image indicielle projetée revient à Manuel Périer qui brevette en 1882 un dispositif où il « envisage de placer circulairement, au sous sol de l’enceinte, des appareils qui projetteraient des séries de dessins ou photographies coloriées »4. Ce dispositif, grâce à sa dimension projective, donne un nouveau statut à la photographie dans le monde du panorama qui servait alors uniquement de support à la reproduction picturale. Mais c’est seulement en 1895, avec le Cyclorama, que l’idée est mise en pratique. M. Chasse utilise une série d’appareils de projection suspendus au centre d’une rotonde. « Comme les lanternes sont doubles, il est possible de préparer une vue et de la mettre au point pendant qu’une autre est montrée au public… La possibilité de faire défiler devant le public un grand nombre de vues en un temps restreint, et de les animer à volonté, donne au Cyclorama une animation vraie et une variété remarquable qui font absolument défaut aux divers panoramas ordinaires »14. Ce diaporama à 360 degrés a non seulement l’avantage de l’illusion, mais il a aussi celui de pouvoir faire voyager le spectateur d’un lieu à un autre, de façon instantanée.

Sources :

1 Bernard COMMENT, Le 19ème siècle des panoramas. Paris, Adam Biro, 1993.

2 Germain BAPST, Essai sur l’histoire des panoramas et des dioramas, Imprimerie Nationale ; Librairie G. Masson, Paris, 1891.

3 Philippe DUBOIS, la question du panorama : entre photographie et cinéma, in Cinémathèque n°4, Paris, Cinémathèque française, 1993, p31.

4 Emmanuelle MICHAUX, Du panorama pictural au cinéma circulaire : origines et histoire d’un autre cinéma, 1785-1998, L’Harmattan, Paris, 1999.

5 Edward RUSCHA, Every Bulding on a sunset strip, (autoédition), Los Angeles, 1966

6 Georg AERNI, Panoramas parisiens, éd des musées de la ville de Paris, Paris, 1996

7 Jacqué BERNARD et Bruno FOUCART, Brésil panoramique : papiers peints du XIXème siècle, Boulogne Billancourt, éd Monelle Hayot, 2006.

Images :

Jeff Wall, Restauration, 1993 (Panorama de Lucerne)

Un commentaire

  1. Vincèn : site

    Intéressant ce récapitulatif chronologique sur l’histoire des technologies de panorama :-)

    11 novembre 2008 à 17:38

5 Trackbacks

  1. By Histoire de la photographie panoramique on 19 novembre 2008 at 16:04

    [...] une histoire de la photographie panoramique, elle fait suite à l’histoire sur le panorama (pictural, antérieur ou connexe à la photographie, mais beaucoup plus monumentale dans ses [...]

  2. [...] 1787, Robert Baker invente le panorama et avec l’invention de la photographie puis du cinéma suivront de nombreux dispositifs ayant pour ambition d’immerger le spectateur, de coller une vue totale à son regard, de l’intégrer dans un environnement. Nicolas Burtey, photographe spécialisé dans la photographie panoramique propose un historique des panoramas. Voir le lien. [...]

  3. [...] un peu comme à la Géode mais beaucoup plus accessible (la magie de l’open source) avec les panoramas picturaux du 18ème siècle, ancêtres des visites virtuelles [...]

  4. By ICCI 360 Festival 2010 on 31 août 2010 at 18:48

    [...] exposition autour du 360. L’espace, inspiré des panoramas peints (voir l’article histoire du panorama), est constitué d’une grande tente hémisphérique de 21 mètres de diamètres, avec un [...]

  5. By IVRPA et Panotools Meeting on 11 avril 2012 at 15:42

    [...] Pour ceux qui ne connaissent pas ces structures gigantesques aujourd’hui quasiment disparues car remplacées par le cinéma, je vous invite à lire mon article sur l’histoire des panoramas. [...]